Saga de Njall le Brûlé
Un très beau long texte, pas assez lu.
Ici la ferme de Njall est assiégée :
…
"Ensuite ils allumèrent un feu et firent une grande flamme devant les portes. Alors Skarphedinn dit : « Voilà que vous allumez un feu, garçons. Est-ce qu’on se préparerait à faire cuire quelque chose ? ». Grani répondit : « En effet, et ce sera suffisant pour te faire cuire ». Kolr Thorsteinsson dit à Flosi : « Il me vient une idée : j’ai vu une pièce surélevée dans la salle commune, au dessus des poutres transversales. C’est là que nous devrions mettre le feu en l’alimentant avec le tas de mauvaises herbes qui se trouve derrière les maisons. » Ils prirent ce tas et y mirent le feu. Ceux qui étaient au-dedans ne s’aperçurent de rien avant que toute la salle commune ne brûlat. Flosi et ses hommes firent alors de grandes flambées devant toutes les portes. Cela devint insupportable pour les femmes qui se trouvaient dans la maison. Najll alla aux portes et dit : « Flosi est-il assez près pour qu’il puisse entendre ma voix ? ». Flosi déclara qu’il entendait. Njall dit : « Veux-tu faire quelque conciliation avec mes fils, ou permettre à quelques personnes de sortir ? » Flosi répond : « Je ne veux pas faire de conciliations avec tes fils. Il faut en finir maintenant, et nous ne nous en irons pas tant qu’ils ne seront pas tous morts. Pourtant, je veux permettre aux femmes, aux enfants et aux domestiques de sortir. ». Quantité de gens sortirent.
Flosi alla aux portes et dit qu’il fallait que Njall vint lui parler ainsi que Bergthora. C’est ce qu’ils firent. Flosi dit : « Je veux t’offrir de sortir, car tu brûles sans l’avoir merité. » Njall dit : « Je ne veux pas sortir, parce que je suis un vieil homme, guère en état de venger mes fils, et je ne veux pas vivre dans la honte. » Bergthora dit : « J’ai été, jeune, donnée à Njall et je lui ai promis que nous partagerions tous deux un seul et même sort. » Njall répond : « Nous irons dans notre lit et nous nous coucherons. Il y a longtemps que j’ai envie de me reposer.» Ensuite elle dit au petit garçon Thordr, le fils de Kari, fils de Njall : « Toi, il faut qu’on te porte dehors, et tu ne dois pas brûler dedans. – Tu m’avais promis, grand-mère, dit le garçon, que nous ne nous quitterions jamais tant que je voudrais rester avec toi, et il en sera ainsi, car il me semble bien meilleur de mourir avec toi et Njall que de vous survivre. » Ensuite elle porta le garçon jusqu’au lit. Njall dit à son intendant : « Maintenant, tu vas regarder à quel endroit nous nous couchons et comment je vais arranger notre lit, car j’ai l’intention de ne plus faire un mouvement désormais, que ce soit la fumée ou que ce soit la chaleur qui me fasse souffrir. De la sorte, tu pourras deviner où il faudra chercher mes ossements. » Njall dit à l’intendant d’étendre la peau d’un bœuf sur eux. Ils se couchèrent tous les deux dans le lit, et placèrent le garçon entre eux.
Skarphedinn avait regardé son père se coucher et comment il avait arrangé son lit. Lui, Kari et Grimr prenaient des brandons enflammées aussi vite qu’il en tombait et les rejetaient dehors avec les autres. Cela dura un moment.
Gunnar Lambason sauta sur le mur, après la fuite de Kari sur la poutre enflammée. Il vit Skarphedinn et dit : « Est-ce que tu pleurerais maintenant, Skarphedinn ? – Non pas, dit-il, mais il est sûr que les yeux me piquent. Mais toi, on dirait que tu ris, est-ce bien cela ? – Sûrement dit Gunnar, et je n’avais jamais ri depuis que tu as tué Thrainn. » Skarphedinn dit : « Alors, voici un souvenir de famille pour toi. » Il sortit de son escarcelle la machoire qu’il avait tranchée à Thrainn et la jeta dans l’œil de Gunnar, si bien que l’oeil pendit sur la joue. Gunnar tomba du toit.
Skarphedinn alla alors à Grimr, son frère. Ils se tinrent par la main en foulant le feu aux pieds. Mais quand ils arrivèrent au milieu de la salle commune, Grimr tomba, mort. Skarphedinn alla jusqu’au bout de la maison. Alors il y eut un grand craquement : toute la couverture s’abattit. Il se trouva pris entre elle et le mur du pignon.
...
Il fallut enlever à la pelle beaucoup de cendres. Là-dessous, ils découvrirent la peau de bœuf : elle était complètement ratatinée par le feu. Ils l’enlevèrent. Njall et Bergthora étaient dessous tous les deux. Ils n’avaient pas été brûlés. Tous louèrent Dieu et y virent un grand miracle. Ensuite, on prit le garçon qui avait été placé entre eux. Il n’avait de brûlé qu’un doigt qu’il avait laissé dépassé de la peau. Njall fut porté dehors, ainsi que Bergthora. Puis tout le monde alla voir leurs cadavres.
Puis ils cherchèrent Skarphedinn. Ils se mirent à creuser au pied du pignon et découvrirent le cadavre de Skarphedinn. Il était resté debout contre le mur, ses jambes étaient brûlées presque jusqu’aux genoux mais tout le reste était intact. Il s’était mordu la moustache. Ses yeux étaient ouverts et n’étaient pas enflés. Il avait enfoncé sa hache dans le mur du pignon, si rudement qu’elle s’y était fichée jusqu’au milieu de la lame et elle n’avait pas perdu sa trempe.
Tout le monde dit qu’ils se trouvaient mieux en face du cadavre de Skarphedinn qu’ils ne l’avaient pensé, car il était blanc comme neige et personne n’eut peur de lui."
(Njall le Brûlé – traduction de Régis Boyer)
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